Mettre des chiffres sur son CV quand on croit ne pas en avoir
On a dit à tout le monde de quantifier ses résultats. Le conseil est juste et, seul, presque inutile, car ceux qui en ont le plus besoin sont précisément ceux qui regardent leur propre travail sans y voir le moindre chiffre.
Enseignants, personnel soignant, assistants, fonctions support, chercheurs, toute personne dont la production est un service et non une donnée : le conseil standard semble écrit pour des commerciaux. Il ne l'est pas, mais les exemples le sont toujours, et c'est pour cela qu'il ne prend pas.
Cet article porte donc surtout sur le cas difficile. Que faire quand rien de votre travail n'a jamais été mesuré.
Pourquoi un chiffre change la phrase
Comparez deux puces décrivant le même travail.
Responsable des relations fournisseurs de l'entreprise.
Géré 40 fournisseurs dans trois pays et renégocié les dix principaux contrats, pour une économie annuelle d'environ 60 000 euros.
La seconde n'est pas meilleure parce que les chiffres impressionnent. Elle est meilleure parce qu'elle est vérifiable. Le lecteur peut se représenter le poste, le comparer à celui qu'il cherche à pourvoir et se forger un avis. La première phrase n'offre rien à juger, donc il passe sans impression aucune.
C'est le mécanisme réel. Une puce vague n'est pas lue comme de la modestie, elle n'est pas lue du tout. Les chiffres donnent une prise, et avoir une prise est ce qui pousse à continuer.
Il y a un second effet à connaître. Un chiffre vous oblige à terminer votre idée. Il est très difficile d'écrire « augmenté » puis de laisser la phrase en suspens. Un verbe fort pose le piège, le chiffre le referme, raison pour laquelle cet article va de pair avec les verbes d'action pour CV.
Les quatre types de chiffres
Presque toute donnée utile sur un CV relève de l'une de quatre familles. Connaître la liste suffit souvent à en trouver une.
L'argent. Budget géré, chiffre d'affaires influencé, coûts réduits, économies réalisées, valeur des contrats, financements obtenus. Notez « géré » et « influencé » : vous n'avez pas besoin d'avoir vendu vous-même pour décrire la taille de ce que vous pilotiez.
Le temps. Combien de temps prenait une tâche avant et après votre intervention, combien de temps vous avez rendu, avec quelle avance vous avez livré. Le temps est la mesure la plus largement disponible et la moins utilisée, parce que personne ne voit « avant c'était deux jours, maintenant quatre heures » comme un résultat. C'est pourtant l'un des meilleurs chiffres possibles.
Le volume. Combien. Clients, dossiers, tickets, élèves, patients, transactions, articles, sites, rapports, membres d'équipe. Le volume existe dans à peu près tous les métiers et ne demande aucun outil d'analyse, seulement d'avoir compté une fois.
La qualité ou le taux. Taux d'erreur, satisfaction, fidélisation, absentéisme, taux de réussite, disponibilité, conformité, conversion. C'est la famille la plus oubliée et souvent la plus importante dans les fonctions non commerciales.
Si une puce ne contient rien de tout cela, elle décrit généralement une mission et non un résultat, et aucune réécriture ne le corrigera. Il vous faut une autre puce, pas une meilleure phrase.
Comment retrouver des chiffres jamais notés
Voici la partie qui aide vraiment. Vous n'essayez pas de vous souvenir de données, vous les reconstituez.
Comptez maintenant. La plupart des grandeurs de votre poste étaient stables, donc compter aujourd'hui vous dit ce qui était vrai hier. Combien de personnes dans l'équipe. Combien de clients dans votre portefeuille. Combien de rapports par mois.
Multipliez une routine. Si vous traitiez environ douze demandes par jour sur quelque 220 jours travaillés, cela fait autour de 2 600 par an. C'est de l'arithmétique honnête, pas une invention, à condition d'écrire « environ ».
Regardez l'avant et l'après. Chaque fois que vous avez modifié un processus, il existait un état antérieur. C'était plus long, plus cher, plus souvent en échec ou plus gourmand en personnel. Les valeurs exactes vous manquent peut-être, mais vous vous rappelez presque sûrement l'ordre de grandeur.
Fouillez vos propres archives. Anciens entretiens annuels, fiches d'objectifs, notes de passation, bilans de projet, points d'équipe, le courriel où vous avez remonté des résultats à votre responsable. La plupart des gens ont trois chiffres exploitables dans une boîte mail qu'ils n'ont jamais fouillée.
Demandez à un ancien collègue. Pour un poste que vous avez quitté, un message de deux lignes à quelqu'un qui y est encore donne la donnée plus vite que n'importe quel effort de mémoire.
Utilisez l'échelle à défaut de l'évolution. Si vous ne pouvez pas dire de combien une chose s'est améliorée, dites sa taille. « Responsable des visites de sécurité dans un hôpital de 400 lits » pèse sans aucune revendication d'amélioration.
Les métiers où rien n'est mesuré
Passons au cas difficile, traité sérieusement.
Enseignement. Effectifs par classe, nombre d'élèves, niveaux couverts, matières enseignées, taux de réussite ou progression des notes quand ils existent, budget de discipline, collègues accompagnés, nombre d'élèves passés par une progression que vous avez conçue. « Refondu la progression de troisième pour une équipe de six enseignants, appliquée à 180 élèves par an » est entièrement chiffré et ne contient aucune note.
Soins infirmiers et travail clinique. Nombre de lits, flux de patients, taille d'équipe de garde, charge de dossiers, personnel encadré, audits réalisés, formations dispensées. Les résultats cliniques sont rarement imputables à une personne et ne doivent pas être revendiqués, mais l'échelle de ce que vous avez tenu vous appartient.
Administration et fonctions support. Ici le volume est partout : appels, dossiers, factures, réservations, archives, personnes accompagnées, systèmes maintenus. Les gains de temps aussi, car ce sont les fonctions support qui réparent les processus inefficaces. « Refondu le classement documentaire d'un bureau de 60 personnes, ramenant la recherche de dix minutes à moins d'une » est un vrai résultat que personne ne mesurait.
Recherche et enseignement supérieur. Publications, citations lorsque c'est pertinent, montant de financements, taille de cohorte, jeux de données, colloques, étudiants encadrés, durée des travaux.
Métiers créatifs. Audience, portée, volume de production, délais, nombre de clients, taille des campagnes. Un designer qui produisait 40 visuels par mois pour huit marques a dit quelque chose de concret sans prétendre connaître l'impact commercial.
Postes juniors et stages. L'échelle et la fréquence font le travail, les gains étant rarement disponibles. L'approche complète figure dans un CV sans expérience professionnelle.
Le schéma est partout le même : quand vous ne pouvez pas mesurer l'amélioration, mesurez le travail. La taille, la fréquence et le périmètre sont aussi de la quantification, et ils sont à la portée de tous.
Assumer l'approximation
La raison la plus fréquente d'omettre les chiffres est la peur de se tromper. Le problème se règle, et la solution tient en un mot.
Écrivez « environ 60 demandes par jour », « à peu près 30 % plus vite », « de l'ordre de 2 millions de chiffre d'affaires annuel ». Personne n'attend des chiffres audités sur un CV, et une valeur approximative est infiniment plus utile qu'aucune valeur. Ce qui compte, c'est de pouvoir expliquer comment vous y êtes arrivé, car on vous le demandera parfois.
Deux règles vous protègent.
Ne revendiquez jamais un résultat que vous n'avez pas influencé. Si le chiffre d'affaires a progressé de 40 % pendant votre passage et que vous travailliez aux services généraux, ce chiffre n'est pas le vôtre. Se l'attribuer se défait à la première relance.
Arrondissez vers le bas en cas de doute. Un chiffre plus petit mais défendable vaut mieux qu'un chiffre flatteur qu'il faudra nuancer. « Plus de 30 » est plus sûr que « 40 » si vous hésitez, et cela ne vous coûte presque rien.
Une troisième habitude mérite d'être prise : connaissez l'histoire derrière chaque donnée. En entretien, « comment arrivez-vous à 18 % » est une question banale, et « j'ai comparé les rapports de rupture sur les six mois avant et après » une réponse banale. Si vous ne savez pas répondre pour un chiffre de votre CV, retirez-le.
Où placer les chiffres, et où ne pas les mettre
À la fin de vos puces d'expérience. La forme naturelle est action, objet, résultat. « Refondu le parcours d'intégration des nouveaux arrivants, ramenant le délai avant la première vente de neuf à cinq semaines. » Le chiffre arrive en dernier parce que c'est là que l'œil s'arrête.
Dans l'accroche, avec parcimonie. Un ou deux chiffres en haut posent immédiatement l'échelle. Au-delà de deux, l'accroche ressemble à un tableau de bord. Des exemples de la bonne densité figurent dans les exemples d'accroche de CV.
Pas sur chaque puce. C'est une erreur réelle, commise par ceux qui ont pris le conseil au sérieux. Un CV dont les dix-huit puces se terminent par un pourcentage devient épuisant et peu crédible. Deux ou trois puces chiffrées par poste suffisent, les autres peuvent poser le périmètre.
Pas en décoration. « Suivi 12 formations » est un chiffre accroché à rien d'important. Le test : la donnée change-t-elle l'estimation que le lecteur se fait de vous ? Sinon, la puce est du remplissage.
Pas en barres de compétences ni en notes sur dix. Les niveaux que l'on s'attribue soi-même sont des chiffres sans signification et figurent parmi ce qu'il vaut mieux supprimer, avec le reste recensé dans les erreurs de CV à éviter.
Choisir ses chiffres en fonction de l'offre
Une finesse qui distingue un bon CV d'un CV générique : toutes vos données ne sont pas également pertinentes pour un employeur donné, et l'offre vous dit lesquelles comptent.
Si l'offre insiste sur la maîtrise des coûts, ouvrez avec les économies et le budget. Si elle insiste sur la croissance, avec les volumes et les taux. Si elle insiste sur le rythme, avec les délais. Vous ne changez pas votre parcours, vous choisissez quels faits vrais figurent en haut de la page, exactement la logique d'adapter son CV à une offre et de choisir ses mots-clés.
La correspondance d'échelle compte aussi. Si vous avez encadré trois personnes et que le poste en compte quatre, écrivez trois. Beaucoup de candidats cachent leurs chiffres de peur qu'ils paraissent modestes, alors qu'un ordre de grandeur proche de celui de l'employeur est ce qu'il y a de plus rassurant sur la page.
Une réécriture complète
Un poste entier, avant et après. Assistante de direction dans une entreprise de taille moyenne.
Avant
Responsable de l'administration du bureau et du soutien à l'équipe de direction.
>
Traitement des appels et du courrier.
>
Organisation des réunions et des déplacements.
>
Tenue du classement et des dossiers.
Chaque ligne est vraie et le lecteur n'apprend rien. N'importe quelle autre candidate aurait pu écrire les mêmes quatre lignes.
Après
Assuré le fonctionnement quotidien d'un site de 60 personnes, en appui de quatre directeurs.
>
Traité environ 50 appels et 100 courriels par jour en premier niveau, en résolvant la majorité sans escalade.
>
Coordonné déplacements et événements pour une équipe de 12, avec un budget annuel de 25 000 euros systématiquement tenu en dessous.
>
Refondu le classement documentaire après une observation d'audit, ramenant la recherche d'environ dix minutes à moins d'une et levant l'observation au contrôle suivant.
Même poste, même personne, rien d'inventé. Les chiffres étaient là depuis toujours : l'effectif, le volume d'appels, le budget et l'avant après d'un processus qu'elle a corrigé. Elle n'avait simplement rien vu de tout cela comme un résultat, parce qu'à l'époque c'était un mardi ordinaire.
C'est le résumé honnête du sujet. La plupart des gens ne manquent pas de résultats. Ils manquent de l'habitude de compter.
Les chiffres qui jouent contre vous
Toutes les données n'aident pas et certaines nuisent. Vérifiez votre brouillon.
Un chiffre qui révèle un périmètre modeste que vous n'aviez pas à révéler. « Géré un budget de 2 000 euros » invite à une comparaison que vous perdez. Si le montant est réellement petit, décrivez la responsabilité plutôt que la somme.
Un pourcentage sur une base minuscule. « Agrandi l'équipe de 100 % » après un seul recrutement est vrai et passe pour de l'enjolivement dès que quelqu'un fait le calcul. Sur petite base, donnez les valeurs absolues.
Un chiffre qui appartient à l'entreprise et non à vous. « Au sein d'un groupe réalisant 400 millions de chiffre d'affaires » décrit votre employeur. C'est un contexte acceptable après le nom de la société, pas une conclusion de puce.
Une précision que vous ne pouvez pas avoir. « Amélioré l'efficacité de 27,4 % » sonne inventé, car personne ne mesure un gain général à la décimale près. Les nombres ronds sont plus crédibles que les nombres suspicieusement exacts.
Des durées présentées comme des résultats. « Deux ans à ce poste » figure déjà dans vos dates et n'ajoute rien dans une puce.
Commencez à compter dès maintenant
Une dernière suggestion pratique, rentable pendant des années. Gardez un fichier texte quelque part et ajoutez une ligne chaque fois qu'un élément mesurable se produit : un chiffre que vous avez remonté, un processus modifié, un total de projet, un retour client contenant une donnée. Trois minutes par mois.
À la prochaine mise à jour de votre CV, vous ne reconstituerez pas quatre ans de mémoire. Vous choisirez dans une liste.
Questions fréquentes
Et si mon employeur interdit de communiquer des chiffres ?
Utilisez des valeurs relatives plutôt qu'absolues. « Réduit les coûts de traitement d'environ un cinquième » dit quelque chose de réel sans dévoiler un budget. Les pourcentages, ratios et tailles d'équipe ne sont presque jamais confidentiels.
Vaut-il mieux des pourcentages ou des valeurs absolues ?
Ce qui est le plus parlant en contexte, et honnête. Une hausse de 50 % sur une base de quatre induit en erreur, « de 4 à 6 » est la version loyale. À l'inverse, « augmenté le chiffre d'affaires de 300 000 euros » est plus fort que « de 2 % » quand la base est très grande.
Chaque puce doit-elle porter un chiffre ?
Non. Deux ou trois puces chiffrées par poste suffisent largement. Les autres peuvent poser le périmètre. Un mur de pourcentages se lit comme un modèle, pas comme un parcours.
Et si je ne me souviens pas de la valeur exacte ?
Approchez et signalez-le. « Environ », « à peu près » et « plus de » sont acceptables, à condition de pouvoir expliquer votre raisonnement en entretien.
Les chiffres aident-ils avec les logiciels de recrutement ?
Pas directement, puisque les recherches portent sur des noms et non sur des valeurs. Les chiffres agissent sur l'humain qui lit après la recherche, et c'est cette étape qui décide de l'entretien.
Mon métier n'a réellement aucun indicateur. Que faire ?
Alors quantifiez le travail plutôt que le résultat : combien de personnes, à quelle fréquence, de quelle taille, sur quelle durée. L'échelle est un chiffre légitime et elle existe dans tous les métiers.
Vérifiez si vos puces disent quelque chose
Juger son propre CV est difficile, parce que vous connaissez l'histoire derrière chaque ligne et pas le lecteur. CvLaunch lit votre CV et signale les puces qui décrivent des responsabilités sans jamais dire ce qui en est résulté, pour que vous voyiez quelles parties de votre expérience restent invisibles pour un employeur. Cela prend quelques secondes, c'est gratuit et sans inscription.
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